Ahoodie
entrevue exclusive sur les gangs de rue: Karine Descormiers Criminologue | BRIGANDBRIGAND

entrevue exclusive sur les gangs de rue: Karine Descormiers Criminologue

BRIGAND.CA vous présente une entrevue très intéressante réalisée avec Karine Descormiers, étudiante au doctorat à l’École de Criminologie à Simon Fraser University, en Colombie-Britannique. Elle a complété sa maîtrise en Criminologie à l’Université de Montréal, en 2009. Ses intérêts de recherche portent sur les gangs de rue, la délinquance juvénile et la violence. Ses travaux ont été publiés dans des journaux scientifiques et présentés dans des conférences internationales. Elle n’accorde pas souvent d’entrevue, alors nous sommes très chanceux de pouvoir en savoir un peu plus sur son cheminement et ce qu’elle fait.

Le top 5 des questions qu’on ta le plus souvent posées

  • Tu fais ton doctorat en Criminologie, sur les gangs de rue. Qu’étudies-tu exactement?

Je m’intéresse particulièrement au processus d’entrée dans les gangs, l’officialisation du membership parfois soulignée par un rite d’initiation, aux activités criminelles du gang ainsi qu’au processus de désistement. Ce sont des questions qui ont été abordées beaucoup dans la littérature américaine, mais très peu d’études canadiennes se sont dévouées à ce sujet. Il y a plusieurs façons de faire de la recherche sur les gangs (analyse de données officielles, médiatiques, documents de courts, de probation, rapports, etc.), entrevues avec les corps policiers ou autres professionnels travaillant avec cette clientèle, ou encore entrevues avec les membres de gangs. très peu d’études canadiennes se sont dévouées à ce sujet Pour ma part, je tiens à rencontrer les membres de gangs, car je considère qu’ils sont les mieux placés pour m’informer et me laisser apprendre de leurs expériences. Nous avons une bonne connaissance du phénomène en général, mais eux, ils ont non seulement la connaissance mais également l’expérience, ils sont au courant de la complexité des dynamiques dans les moindre détails et voient les enjeux qui parfois nous échappent.  La richesse de cette combinaison nous est capitale dans l’élaboration des services et stratégies les visant. Donc dans le cadre de mon projet doctoral, j’ai créé un questionnaire qui me permet de diriger mes entrevues de façon plus systématique et d’amasser mes données. Ce savoir ne sert pas du tout à identifier le comportement d’individus précis ou de divulguer de l’information confidentielle, mais plutôt d’en déduire de grandes tendances ou de créer des modèles de prédictions.

  • As-tu déjà eu peur pour ta sécurité?

Il faut dire que je fais mes entrevues avec des détenus, donc je suis toujours sous la surveillance de l’établissement. Je pense que le plus difficile est de rentrer dans l’unité et d’aller chercher le gars que je veux interviewer car l’effet de groupe entraine une espèce d’énervement collectif et je pense qu’ils perdent la tête pour l’espace d’une seconde.  Mais, une fois en entrevue avec le détenu, tout se passe très bien. Ils sont plutôt respectueux.

Il y a peut-être une seule fois où j’ai eu peur (sur un total de 98 entrevues). Et pour être honnête, je l’aurais mérité. Je pense qu’avec du recul, j’avais un peu trop poussé, voire forcé le discours.  J’étais en entrevue avec un membre de gang qui venait de faire un meurtre, je ne m’intéressais pas du tout à son acte puisqu’en général j’évite de participer à toute glorification de leurs crimes, et en plus, cette tragédie n’était pas du tout liée à ces activités de gang. Je me demande encore à ce jour si je ne l’ai pas tout simplement « blessé » dans son ego de criminel. J’étais trop rigide sur mon « agenda » à moi. Le voyant insulté, je m’étais excusée, mais je savais que je ne m’en tirerais pas aussi facilement. J’ai pensé terminer l’entrevue immédiatement et quitter. Cependant je savais que c’était un membre assez réputé dans l’unité et que si je terminais l’entrevue de cette façon, il salirait le peu de réputation que j’avais auprès des autres détenus. Les liens que j’ai avec ces gars-là sont très fragiles.Les liens que j’ai avec ces gars-là sont très fragiles C’était trop risqué, donc j’ai préféré rester et faire face à la musique. Je me souviens d’être assise en face de lui, à recevoir son discours, ses menaces tout en regardant ses deux poings se frapper l’un contre l’autre, tout en restant calme.  Je ne me souviens plus ce que j’ai dit qui a fini par le désamorcer, mais je sais que ça a pris près de deux heures pour me tirer de tout cela. J’ai beaucoup appris de cette interaction. La confiance que ces gars me portent est éphémère, je le sais, mais je dois me le rappeler constamment. C’est mon devoir de ne pas perdre de vue qu’au-delà des données, ce sont des individus qui me livrent leur vie, et, que je le veuille ou non, je dois composer avec le matériel qu’ils me donnent cette journée-là. Je ne peux pas prendre seulement ce qu’il fait mon affaire ou avoir tout, toute suite. C’est un principe de base dont je me rappelle chaque fois que je rentre en entrevue, mais apparemment cette journée-là, je n’avais pas été au top. Et pourtant, c’est mon devoir de l’être.

  • Tu as fait deux terrains d’entrevues (Montréal et Vancouver), quelle est la différence la plus marquée que tu as dénotée?

Il y a certainement plusieurs différences, mais celle qui m’a le plus frappée c’est que les gangs du BC ne sont pas majoritairement regroupés sous une bannière telle que les Crips et les Bloods. En fait, les Crips et les Bloods sont très peu nombreux. Aussi, la composition ethnique des gangs est différente, nous avons peu d’Afro-Canadien à Vancouver, mais nous avons beaucoup d’Indo-Canadien, des Amérindiens et des Asiatiques. L’histoire de création, la culture et les dynamiques sont donc bien différentes.

  • Est-ce qu’il est vrai que lorsqu’un nouveau membre joint le gang, il se fait initié en se faisant battre par son propre gang? 

Dans le cadre de ma maîtrise à Montréal, j’ai rencontré 20 membres juvéniles. Seulement trois m’avaient mentionné avoir été initiés, dont deux s’étaient soumis à un « jump in » ou « beat in », c’est-à-dire qu’ils se sont fait battre quelques secondes par l’ensemble du gang sans riposter. Alors que dans mon projet doctoral actuel, j’ai rencontré 78 membres juvéniles et sur les 78, 54 ont été initiés. J’ai été surprise du nombre, et j’ai dû approfondir ce sujet. Je présumais aussi qu’un seul type d’initiation dominait, alors qu’au fur et à mesure que se déroulaient les entrevues, j’apprenais des tendances différentes. En fait, trois types d’initiations ont été différenciés:

Le prospective member se soumet à une violente attaque « beat in » par les autres membres du gang, souvent il ne peut pas se défendre, le temps est prédéfini et parfois l’usage d’armes est permis.

La commission d’un crime non violent. Par exemple, un deal de drogue à compléter, le vol d’une bijouterie avec pour mission précise de rapporter un type de bijoux particulier (souvent un symbole utilisé par le gang), ou encore rapporter un montant d’argent spécifique au gang dans un court délai, par tous les moyens possibles.

Un acte violent envers autrui. Le plus souvent ce sera un acte de violence dirigé vers un membre rival (qui va de poignarder à tuer la cible) mais parfois l’acte de violence est dirigé vers un non-membre de gangs. Ce qui est inquiétant pour la sécurité publique,  mais rien à voir avec les légendes urbaines de phares clignotants. Oubliez ça!

Finalement, certains membres m’ont confirmé que leur gang prévoit généralement l’initiation de nouveaux membres, cependant eux ont fait l’exception considérant leurs connexions dans le gang ou autre organisation criminelle, c’est ce qu’on appelle être « blessed in ».

  • Crois-tu que le hip-hop influence les jeunes à joindre les gangs?

Je suis biaisée car je suis issue de la génération où la culture hiphop était et est très présente entre autres au niveau de la musique, de certaines valeurs, du style vestimentaire (moi aussi j’y ai goûté, feu les bottes Timberland rouges), la façon de parler, de danser (ben oui… on a tous essayé de « C-Walker »), nos références iconiques, et le lifestyle. À ce que je sache, nous ne nous sommes pas tous rués vers les gangs.  Devenir membre de gang sous-tend d’abord que tu présentes certaines prédispositions à emprunter cette trajectoire, mais encore plus important cela suggère qu’il y a une réelle opportunité de s’affilier.  On oublie mais, ce n’est pas si simple.

Bien qu’il soit vrai que certains membres de gangs adoptent la culture, il faut savoir départir l’identité, la culture de l’acte criminel, et diriger nos efforts sur l’acte en tant que tel. D’ailleurs, il y a eu quelques cas de profilage basés sur l’apparence physiqueil y a eu quelques cas de profilage basés sur l’apparence physique et l’habillement dit « hiphop», c’est désolant. Il est évident que ce n’est pas parce que tu t’identifies à cette culture que tu es pour autant un membre de gang, et l’inverse est vrai aussi. Il est parfois difficile de départager le tout, et on tombe rapidement dans les stéréotypes. Par contre, il faut comprendre qu’il est un peu normal qu’on cherche à trouver des indicateurs afin de cerner des types de population comme celle des membres de gang, mais bon, on peut s’entendre en se disant de laisser le hiphop en dehors de ça!

Le top 5 des questions demandées par les membres de gangs

  •  Pourquoi fais-tu cela ?  

Je ne sais pas trop comment l’expliquer autrement que par les mots : intérêt et passion. En étant étudiante et chercheuse je me dois de garder une position neutre, et mes responsabilités sont différentes qu’un intervenant travaillant dans le système de justice.  J’ai la possibilité de faire entendre ce que tu as à dire. J’ai le temps, la discipline et l’auditoire. Donc, je prends sur moi de comprendre et mettre des mots sur votre expérience, de traduire le tout en savoir scientifique pour ensuite générer des discussions dans le but d’améliorer les choses. J’observe que certains services, initiatives ou même mesures de contrôle des gangs échouent ou ne sont tout simplement pas réalistes. J’essaie de documenter pourquoi cela arrive. Voilà. J’aimerais pouvoir te raconter une histoire poignante du pourquoi du comment j’ai décidé de faire cela de ma vie, mais non c’est juste comme ça. Je le sens. Je le fais.

  • Travailles-tu pour la police, le FBI?

Non, je ne travaille pas pour la police. Le FBI, really?!

  • Vas-tu dire cela à mon agent de probation?

Non, seulement si ce que tu as à me dire met à risque ta sécurité ou celle d’autrui.

  • Pourquoi tu ne me fais pas la morale? Pourquoi tu « care » pour nous autre?

Parce que je te fais confiance, je sais que tu sais ce qui est bien et ce qui est mal. Tu as choisi une vie différente de la mienne, et tu en subis les hauts et les bas. Ce serait facile pour moi d’en rajouter et d’avoir le même discours que tu reçois probablement jour après jour. Vous me dites que vous n’êtes pas ce que vous faites. Je ne demande qu’à vous croire, mais encore faut-il que ça se traduise par des gestes concrets. Ce que je propose comme discours c’est plutôt de voir comment tu peux être le « bon gars » dans l’identité et la vie que tu as présentement. Je ne te demande rien d’autre.
Je me dis :

  1. Si vous savez que ce que vous faites est mal, et que vous continuez, il y a quelque chose de plus grand que votre propre volonté qui gouverne votre vie, et par conséquent vous n’en êtes pas si maîtres que cela, et je m’en fais un devoir d’investiguer vraiment ce qui vous retient dans le gang.
  2. Si vous savez que votre vie est en danger, mais que vous continuez parce que la valeur de votre vie ne vous arrête plus, c’est que vous avez besoin d’aide, littéralement.
  3. Si parfois vous êtes fatigués de tout ce cirque, et que vous continuez quand même le lendemain, c’est qu’il est signe pour nous d’intervenir. C’est pour cela que je care.  Je n’oublie jamais vos victimes, mais je pense aussi au fait que vous aussi vous êtes l’enfant, le frère, l’amoureux de quelqu’un de bien.

Dans la catégorie personnelle, j’ai eu droit à :

C’est quoi ton salaire annuel? Est-ce que tu vas aller à Tout le monde en parle? Accepterais-tu de venir souper au Bâton Rouge ?

Et moi de répondre dans cet ordre : L’équivalent d’un kilo de coke à Mtl;  Non, je laisse cela aux autres; et malheureusement non, je ne fréquente pas les membres de mon échantillon d’étude hors prison. Mais merci de l’invitation…  oh et BTW, la prochaine fois pour maximiser tes chances, propose donc l’Écurie bar et table.

Notorius Nou

commentaires

Répondre

© 2013 BRIGAND.CA une création web de l'agence MONOLITH